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L'aventurier du trou noir L'horizon des événements (IV) Bien que les experts n'en étaient pas tout à fait sûr en raison de ce second message, "je passe dans un autre univers", certains scientifiques ont supposé que les choses ont mal tourné pour David. Leur théorie fut la suivante. A bonne distance, le trou noir de Sagittarius A se présentait comme un anneau brillant duquel s’échappait perpendiculairement et symétriquement deux jets turbulents de plasma. A un million de kilomètres du trou noir, David passa en vitesse d'approche, ce qui réduisit sa vitesse de croisière à environ 3 km/s. Au
début, Sagittarius A avait bien l'aspect habituel, c'est-à-dire que son
image était déformée par l'effet gravitationnel. A 5000 km de l'horizon
statique du trou
noir, il ressentait déjà une gravité de 5g. Prenant une orbite statique et circulaire autour du trou
noir, David
pouvait observer l'ensemble du disque d'accrétion qui entourait la
singularité. L'arrière du disque n'était pas caché par le trou noir.
La distorsion était si forte qu'il apparaissait au-dessus de lui ! Il
parvenait même à observer la partie inférieure du disque dans une image
secondaire indirecte tellement la courbure de l'espace-temps était
prononcée. Seule la partie en contact avec le trou noir était occultée
par le disque de plasma. L'effet était hallucinant. Jamais Newton
n'aurait pu imaginer un telle chose ! Suite
aux effets de rougissement gravitationnel et Doppler, la partie du disque
d'accrétion qui disparaissait sur la partie gauche de la singularité était
aussi nettement plus pâle que la partie droite qui s'avançait vers lui.
A bonne distance elle était même tout simplement invisible. Les effets
relativistes étaient très amplifiés et donnaient à l'image une
impression vraiment surréaliste[2].
Alors qu'il était parvenu près du pôle nord du trou noir, David observa le disque d'accrétion situé en contrebas. Il paraissait immense et ressemblait à d'immenses rues de nuages épais étirés dans le sens de leur mouvement et circulant comme autant d'aliments attendant d'être voracement engloutis par le trou noir. Un cyclone tropical ressemblait à un phénomène bien innocent par comparaison. Dans la partie interne du disque d'accrétion, sur quelques centaines de kilomètres de rayon, les nappes de gaz s'illuminaient comme des aurores brillantes sous l'emprise des forces gravitationnnelles et magnétiques. Dans la dernière partie pratiquement en contact avec le trou noir, la couleur des nappes de gaz s'assombrissait graduellement sous l'effet du rougissement gravitationnel, passant du jaune-orangé au rouge puis au brun sombre avant de disparaître aux regards. Dans un dernier souffle, certaines volutes s'illuminaient comme des néons défectueux; la matière s'annihilait au contact de l'antimatière et libérait d'intenses flashes lumineux. Au bout de quelques centaines de kilomètres d'une plongée oblique qui sembla durer une éternité mais furent parcourus en l'espace d'une minute, progressivement le vaisseau entra dans la région extérieure du trou noir, l'ergosphère, située sous la limite statique. Alors que jusqu’à présent le vaisseau était resté au repos par rapport au trou noir, en traversant la limite statique sa vitesse changea drastiquement car il était à présent entraîné par la rotation du trou noir. La gravité monta subitement à 15g et faisait vibrer le vaisseau qui commença à dériver vers la singularité. David modifia heureusement sa trajectoire en agissant sur ses commandes de vol inertielles. Puisqu’il accéléra dans le sens de rotation du trou noir, la force de la gravitation était limitée tant sur la surface de Schwarzschild que dans l’ergosphère. En se déplaçant sur une trajectoire circulaire il évitait ainsi de tomber vers le centre et de subir une gravité trop intense. Des points brillants se trouvaient tout autour comme de petites abeilles afférées autour de leur nid. C'était un mélange de traces d'annihiliation et de matérialisation de certaines particules très proche de la singularité. L'analyse multispectrale révélait la présence d'un intense flux de particules tombant vers la singularité à une vitesse finie mais très proche de celle de la lumière. L'essentiel du rayonnement était constitué de rayons gamma. A quelques centaines de kilomètres de l’horizon des événements, David commença à éprouver des difficultés pour se déplacer et faire les gestes habituels. La gravité atteignait 18g et allait encore augmenter. Par instinct de conservation il se réfugia dans sa combinaison spatiale semi-rigide, qui l’abritait en même temps des principaux effets du champ électromagnétique ambiant. Cette combinaison très volumineuse était un prototype exploitant les champs magnétiques intenses qui offrait un champ de gravité nul, principe que David n’avait jamais compris mais il savait que cela l’aiderait un certain temps à supporter les forces de marées. Un siège spécial avait été construit afin qu’il puisse se déplacer dans le vaisseau sans devoir sortir de sa combinaison. Ce dispositif lui permettait également de se nourrir et de communiquer.
Bien avant d'arriver sur l’horizon, le lieu critique où rien ni la matière ne peuvent plus s'échapper, les forces de marées sont réellement entrées en jeu. Le champ gravitationnel exercé sur le vaisseau n'a jamais été identique sur la poupe et sur la proue, raison pour laquelle le vaisseau semblait déformé dans le sens de la longueur; c'était une conséquence de la courbure de l’espace. L'interféromètre cruciforme l'avait enregistré et le vaisseau endurait périodiquement des vibrations intenses suite au passage des ondes gravitationnelles qui allaient en s’intensifiant. S’approchant
très lentement de l'horizon des événements, la matière souple
commença à s'allonger sensiblement, soumise à l'attraction
différentielle du champ gravitationnel. Le gyrocompas au repos indiquait
une précession telle que la force centrifuge était toujours
orientée dans une direction opposée au trou noir. Alors que sur Terre, un
gyroscope subissait une lente précession d’à peine un dixième de
seconde d’arc par an, près de l’horizon du trou noir cette
précession
était visible à l’oeil nu, atteignant une demi-rotation
par minute ! Et à
mesure que l’horizon approchait, sa vitesse angulaire augmentait.
Bientôt un signal s’alluma sur le gyroscope indiquant que le flux de
gaz était soumis à une température trop élevée : l’appareil rendait
l’âme. Tant
que le système magnétique de la combinaison équilibrait
l'accélération, David résista bien mais le dispositif de survie
éprouvait graduellement des difficultés pour équilibrer les forces qui
devenaient de plus en plus intenses et variables. Plus préoccupant, les
capteurs placés sur David indiquaient
malgré tout que sa pression sanguine était anormale. Sous les effets du stress, son
cerveau consommait beaucoup trop de sucre et d’oxygène, son
électroencéphalogramme était agité et il éprouvait de forts vertiges.
Signe du combat de son organisme, l’enregistrement holo-encéphalographique indiquait la présence d’un attracteur étrange
de dimension fractale très élevée de l’ordre 5.1, alors que pendant
son sommeil, neuf heures plus tôt, les ondes alpha étaient calmes, l’attracteur
presque réduit à un cycle limite. A présent, son activité cognitive
devenait critique. Même l’implant d’un double réseau neuronal relié
aux ordinateurs quantiques ne put faire grand
chose pour stabiliser l’activité de son cerveau.
A peine y avait-il songé que soudainement l’un des deux principaux ordinateurs quantiques déclencha une alarme logique. Il venait de relever 17 erreurs de calculs simultanées alors qu’en temps ordinaire il n’y en avait qu’une ou deux en douze heures de veille. Après avoir consulté le troisième ordinateur, le Mentor, le diagnostic était posé. En fait, si près du trou noir et des jets de plasma, des protons rapides avaient détérioré le substrat de plusieurs composants optiques de l'électronique. L’analyse des erreurs montrait que certaines résistances optiques avaient été brisées, des cartes processeurs avaient été comme frappées par la grêle de même que des barrettes mémoire ainsi que l'un des contrôleurs HEMT du radiotélescope. Heureusement, sur injonction de l'ordinateur quantique Mentor, le tandem continua à fonctionner correctement, des algorithmes avaient pris la relève du matériel déficient et rétablit le cours des programmes comme si rien ne s’était passé, ou presque. Prochain chapitre
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