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L'aventurier du trou noir Les jours et les mois passant, le voyage relativiste devient monotone. La banlieue du système solaire est rapidement traversée. Elle est exempte de gaz et de poussière interstellaire et ne suscite pas un grand intérêt. Les rapports de synthèse font seulement état de la présence d'une quantité d'énergie sombre et froide deux fois plus importante que les relevés optiques, mais c'est tout à fait normal. Après avoir observé la collision entre deux petits corps dans la Ceinture de Kuiper, à 0.1 année-lumière, Discovery pénètre dans le nuage de Oort, le berceau des comètes. Les relevés infrarouges révèlent des objets massifs dépassant 500 km de diamètre. Le vaisseau traversa heureusement cette région sans encombre et sans ressentir la moindre turbulence. Le temps s'écoule. Les rapports nous disent que le vaisseau s'enfonce à présent dans les cirrus de la Voie Lactée et vient de franchir son premier millier d’années-lumière. David qui connaît bien l'expérience du vide interstellaire, nous écrit ce message : "j'ai retrouvé une impression de calme et de sérénité extraordinaire qu'aucun mot ne peut exprimer. L'espace est si noir et les étoiles si nombreuses et si colorées qu'elles dessinent autant de havre de paix et de récomfort qui semblent illuminés par la chaleur de cités lointaines. Je vous serai toujours d'une éternelle reconnaissance de m'avoir permis de participer à cette mission. Votre dévoué, Yan David.". Nous lui devons bien ça. Telle une balle de fusil perforant un nuage de poussières, ci et là, au détour de concentrations plus importantes de gaz, le vaisseau provoque des panaches turbulents, l’équivalent des contrails aérodynamiques que David connaissait bien lorsqu’il volait comme pilote d'essai pour le compte de son laboratoire de reherche. Au bout d’une année de voyage, la console infrarouge indique que la densité d’hydrogène du milieu interstellaire est de l’ordre d’un proton par centimètre cube, quelques dizaines de milliards de milliards de fois moins dense que l’air qu’il respire. Un calcul rapide mais savant à partir de la masse du vaisseau nous apprend que parti d’une vitesse initiale de l’ordre de quelques dizaines de km/s et progressant avec une accélération constante de 1 g, notre ami devrait atteindre d’ici quelques heures une vitesse voisine de celle de la lumière ! S’approchant
de jeunes amas d'étoiles aux couleurs bleutés et des nébuleuses
environnantes aux volutes vaporeuses denses et menaçantes, le voyage de David est
ponctué de secousses très intenses provoquées par les ondes de densité
qu'il traverse. Prenant un nouveau cap, le vaisseau passe près de nodules sombres
brunes-oranges vastes comme le système solaire, probablement des proto-étoiles
en gestation. Le relevé infrarouge indique que le milieu ambiant présente
une température de 1500 K. Le gaz et les poussières cosmiques échauffent
la carlingue mais les écrans réfractaires assurent une parfaite
protection. Des chocs lourds et répétitifs se font parfois entendre
laissant supposer que le revêtement absorbant de la coque subit
l’assaut de débris cosmiques conséquents, peut-être de la taille
d’une maison voire supérieur. Toutefois, sur le synoptique du vaisseau
aucune alarme n’apparaît, le plan de vol se déroule sans aléa ni
tracas.
Brillant d'un vif éclat au départ, l'interféromètre VLIGO a déjà perdu sa luminosité. Perturbés par le trou noir, les trains d'ondes successifs du laser ont été affectés par le déplacement infime de la matière au passage de l'onde gravitationnelle. L'interféromètre s'est transformé en "accordéon", provoquant une modification de phase du faisceau laser au moment de sa recombinaison. Au total son éclat s'est réduit. Mais David à beau regarder par les hublots de son vaisseau, il ne voit rien d'autre autour de lui que les innombrables étoiles multicolores du Sagittaire et le chatoiement des nébuleuses. Jettant
un oeil sur l’écran de la caméra gamma, David relève un nombre : 850
millicrabes. La valeur est six fois plus élevée qu’au départ, mais
cela reste une valeur raisonnable pour une source gamma distante si on la
compare aux émissions de la nébuleuse du Crabe qui sert d’étalon. A 15100 années-lumière de Sagittarius A l’ordinateur de bord commence la phase de décélération à 1g tout en maintenant son cap. Les jours et les années se succèdent. Le bulbe central de la Voie Lactée envahi bientôt le ciel et rapidement sa luminosité devient insoutenable. Sans même que David ai pu s’en rendre compte l’ordinateur de bord assombrit les hublots à cristaux liquides.
Alors que le vol relativiste se poursuit sans encombres, soudain, à une dizaine d’années-lumière de son objectif un spot s'allume sur la console digitale de navigation radio. Le gyrocompas confirme que le vaisseau dévie de son cap. En demandant la visualisation de la cible, David remarque, perdu parmi les symboles stellaires, un spot de plasma duquel s’échappe deux grands lobes d’énergie. Il est encore à bonne distance mais sur le moniteur optique il brille déjà plus que les étoiles.
L'ordinateur lui demande d'intervenir et affiche : <Entrez votre prochain cap ou validez le plan de vol>. Bien que Discovery soit toujours sous pilote automatique par mesure de sécurité, les ingénieurs avaient insérés quelques commandes interactives à certaines phases clés de la mission pour s'assurer que l'objectif de la mission n'avait pas été modifié. Le système le savait bien, mais cela permettait à David d'intervenir directement sur le plan de vol si une difficulté inattendue surgissait. Le tachymètre
indique déjà 0.99c, nous sommes à une fraction de la vitesse de la lumière, le
facteur de dilatation g
= 7. Cela signifie que le temps a ralenti dans tous les autres
référentiels d'un
facteur 7 et le vaisseau pèse 7 fois plus qu'au départ.
La masse de carburant doit donc être 7 fois plus importante rien que pour
vaincre l'accélération. Mais la force du trou noir est plus forte
encore. Quoi qu'il fasse David sait que le vaisseau n'a pas cette quantité
de carburant. Il devrait avoir une réserve infinie pour contrecarrer
l'effet de l'accélération qui devient exponentielle. L'objectif de sa mission ne sera pas remis en question. David ne répond pas à la question de l'ordinateur et appuie simplement sur le pictogramme <Valider> qui figure sur l'écran tactile et l'ordinateur lui répond en affichant <Cap maintenu. Poursuite de la phase d'attraction>. La console repassa en mode automatique. Le programme habituel continua suivant le plan de vol prescrit et l'injonction de l'ordinateur ne sera plus formulée. Levant machinalement les yeux vers les compteurs digitaux suspendus au-dessus des consoles, David lit : Vitesse propre: 0.99c Facteur de dilatation: 7 Temps local: 18a 350j 10h Temps terrestre (retour): 132a 258j 12h Notons que l'ordinateur de bord fait mention d'un temps terrestre "retour", donc corrigé, et non pas d'un temps écoulé ordinaire. Théoriquement, selon la théorie de la relativité restreinte, le temps est minimum dans le référentiel galiléen (celui de la fusée en mouvement inertiel) et plus long dans tous les autres (les observateurs extérieurs) qui voient donc leur durée s'allonger (le temps ralentir) par rapport au référentiel dans lequel évolue David. Concrètement, tant que la fusée de David avance par inertie, il verra tous les événements se dérouler plus lentement sur la base lunaire qu'à bord de sa fusée. Aux 0.99c indiqués, une action qu'il met 1 jour à réaliser dure 7 fois plus longtemps sur la Lune ou sur la Terre. Le paradoxe du voyage temporel n'apparaît en fait que lorsque David fera demi-tour, décélérant puis réaccélérant pour finalement atterrir sur Terre, où il constatera que c'est l'inverse qui s'est produit : tous ses amis auront vieilli... 7 fois plus vite s'il faisait demi-tour maintenant. Dans le référentiel terrestre, le temps s'est écoulé beaucoup plus rapidement qu'à bord de la fusée ! C'est pourquoi l'horloge embarquée mentionne un temps corrigé pour rappeler à David qu'il vit un temp relatif et lui éviter une mauvaise surprise à son retour... Pour ne pas perdre la cohérence du récit, nous adopterons les deux points de vues : nous nous placerons tantôt dans le référentiel galiléen de David qui assistera à l'accélération de toutes les actions se déroulant dans le centre lunaire, tantôt dans le référentiel de la base lunaire, les observateurs regardant l'évolution de la mission et assistant au ralentissement de tous les événements se produisant dans la fusée relativiste. Prochain chapitre Distorsions spatio-temporelles
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