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La philosophie des sciences L'idéologie
de la science : du positivisme à l'empirisme Quels
sont les mécanismes idéologiques de la science, de quelle manière procède-t-elle
pour raisonner et quelles ont été ses principales influences ? Nous
verrons à propos de l'histoire de la philosophie, au chapitre Difficiles
sont les belles choses, comment les philosophes ont essayé tout au
long de l'Histoire d'expliquer les comportements humains et les principes
essentiels qui gouvernent notre vie. En attendant, notre idée de ce que
représente la réalité, le rôle du concept, la méthode scientifique et
l'idéologie de la science ne sont pas encore bien définis. Au
cours des siècles, les philosophes d'Athènes ont étendu leur cadre géographique
aux universités puis dans les clubs privés, tel le Cercle de Vienne, le
fameux "Wiener Kries". L'Académie de Platon jugeait la réflexion pure
supérieure aux mesures des instruments. Sa description de la réalité
reposait, tout comme celle d'Aristote, sur une généralisation de cas
particuliers. Nous avons vu à propos de La
naissance d'une théorie, que cette image d'une science jamais mise en
défaut sera critiquée et devra être perfectionnée. Bien qu'elle
rencontrait l'idée d'une Nature compréhensible et harmonieuse son
analyse n'était pas critique.
Mais ce principe signifie-t-il que nos lois sont
toutes subjectives et qu'elles portent sur des universaux ? Certainement
pas. Deux siècles plus tard, Nous
devons en effet étendre cette critique car le principe d'induction a une
valeur trop philosophique que les scientifiques ne peuvent pas cautionner.
Nous devons aussi nous en méfier car de nos jours des données
"sensorielles" ne font quasiment plus partie de l'arsenal
scientifique. Pour le chercheur, la "perception" de la nature
dont parlait Mach s'établit plutôt à travers des instruments de haute
technologie et des théories. Si le positivisme logique avait une certaine
influence au début du siècle, aujourd'hui le microscope électronique
n'est plus le prolongement direct de l'œil de l'observateur et le
"bon sens" de Mach doit être relativisé. En
écrivant son Tractatus, Wittgenstein imaginait tout d'abord le monde tel
un instrumentaliste : sa conception de la science reposait sur le
"principe de vérification". Ce concept est le fondement du
positivisme logique. Pour
Wittgenstein le langage symbolique, suite de propositions logiques peut-être
comparé à un tableau. Si nous observons une photographie ou un film,
nous voyons les scènes comme elles sont dans la réalité. Dans une
peinture abstraite cependant, nous devons établir une relation entre les
différents éléments du tableau de façon à donner un sens à sa
"réalité". Cette analyse non immédiate implique la création
d'un nouveau tableau dans lequel une relation sera établie entre certains
symboles. Ce rapport avec le réel est un concept réaliste. Mais cet éclaircissement
tend vers la reproduction infinie de notre interprétation du tableau. De
la même façon, pour Wittgenstein les mots du langage ne reflètent
jamais la réalité mais nous les utilisons "comme les degrés d'une
échelle - pour passer par-dessus et s'en éloigner. [Nous devons] dépasser
ces propositions [pour] acquérir une juste vision du monde". Il
conclu avec intransigeance "ce dont on ne peut parler il faut le
taire"[3]. Si
la théorie du tableau est exacte, comment peut-on considérer les
principes de la logique comme vrais ? N'y a-t-il pas une incompatibilité
à vouloir raisonner par la pensée alors qu'on ne peut en rendre compte
avec des mots ?
Les réponses
de l'ordinateur "vont de soi" et ce jugement sera accepté par
tous comme étant exact. Mais
cette solution qui "va de soi" est peu appréciée
scientifiquement car elle est induite par notre expérience. Voyons
un deuxième exemple. Considérons les tests psychologiques. A la suite
initiale {2, 4, 6} quel prolongement faut-il donner ? De prime abord la
solution est {8, 10, 12}. Et votre réponse est exacte, a priori. Car en
fonction du contexte toute autre réponse pourra être exacte, y compris
celle-ci : "sont nuls" si cette suite reflète les solutions
d'une fonction particulière. Cette appréciation, fonction du contexte
appelle un "principe de relativité". L'outil
conceptuel qui permet de fonder la logique suit un "programme de
recherche scientifique", concept introduit à Cambridge en 1935 par
Imré Lakatos. En étudiant la "dynamique" des théories et la
façon dont elles se modifiaient, Lakatos fini par découvrir qu'il n'y
avait aucune possibilité de départager deux vérités scientifiques. Si
deux théories sont incompatibles entre elles, à partir du moment où
elles prédisent les mêmes résultats, elles sont toutes les deux
exactes. Il avait également découvert qu'un tel programme tenait compte
du contexte social de la science de son époque.
En
1975 Paul Feyerabend[5]
ajoute à cette proposition qu'"on ne pourra jamais trouver un
ensemble de règles susceptibles de guider le scientifique dans le choix
d'une théorie et c'est entraver le progrès d'imaginer l'existence d'un
tel ensemble". Mais Feyerabend est irrationnel dans la mesure où
il considère qu'il n'existe pas de méthode scientifique. Si certaines
pseudosciences peuvent expliquer la réalité elles doivent pouvoir accéder
à la même reconnaissance. Ainsi Feyerabend propose que les étudiants étudient
tant la théorie de l'évolution de Darwin que celle enseignée dans la
Bible. S'il fallait le croire, les enfants naîtraient encore dans les
choux ! Feyerabend valide ainsi l'astrologie et les traditions mystiques[6].
Dans son célèbre livre Contre la méthode il affirme que "le
seul principe qui n'entrave pas le progrès est que tout marche".
Son point de vue extrémiste fait qu'il est souvent considéré comme un
anarchiste même s'il s'est assagi depuis comme il le reconnaît lui-même. Etonnement
les chimistes ne s'étonnent qu'à moitié des slogans de Feyreabend car,
à défaut de disposer d'une théorie et d'une méthode approuvées, ils
sont souvent contraints de "créer leur objet" sans être sûr
de comprendre ce qu'ils font. Pour le chimiste Jean Jacques[7]
"les chimistes [on] depuis longtemps considéré qu'en matière de
connaissance, tout [est] bon à prendre et par n'importe quel bout. Ce
raisonnement n'est pas valable pour un physicien". Malgré une conception à l'opposé du courant scientifique, la thèse de Feyerabend met le doigt sur la définition de la Vérité scientifique, son contexte social et sa méthode qui seront encore mieux explicités par Thomas Kuhn. Dans
son célèbre livre La structure des révolutions scientifiques[8],
Kuhn développe l'idée que chaque science travaille dans un cadre
intellectuel propre, un modèle qui organise sa manière d'appréhender le
réel : c'est le paradigme, concept que nous avons déjà introduit.
L'activité du scientifique serait "contrôlée" par deux
situations : l'époque à laquelle prend naissance la théorie et
l'appartenance du chercheur à tel ou tel groupe. A l'instar d'une révolution
politique, les bouleversements que peut entraîner une nouvelle théorie
scientifique recouvrent des problèmes émotionnels et irrationnels.
Thomas
Kuhn ira dans le même sens en considérant qu'à chaque époque les
scientifiques ont brisé les "paradigmes" à la mode, acceptant
pour quelque raison que ce soit (simplicité de la théorie, variété des
observations, conformations empiriques des données, personnalité de
l'auteur, faveur économique, but politique, etc) de voir le monde sous un
angle différent, pour découvrir à travers leurs "nouvelles
lunettes", les nouvelles énigmes du monde. Le
paradigme soulève des paradoxes et peut-être assimilé à un carcan
dont il faut parfois savoir le libérer; Ce changement de perception fait
constamment basculer notre image du monde telle une gestalt. Ce processus
conduit au progrès car le chercheur de la nouvelle génération, nourri
aux nouvelles idées sera dégagé des contraintes dans l'ancien paradigme
et acceptera ce nouveau schème comme "vrai", normalisé. Il
l'utilisera à son tour pour découvrir des faits nouveaux. Il lui sera
dorénavant impossible de voir les choses autrement, à moins que ses
lunettes se brisent à nouveau. Ce processus Kuhn l'appelle la
"science normale". Elle nous fait découvrir un univers différent
de l'ancien paradigme ou du paradigme concurrent. Mais
le théoricien a-t-il cette liberté d'agir, et s'il la possède, en
a-t-il la volonté ? Enveloppé dans le paradigme du moment, il doit s'en
extraire s'il veut construire un nouveau système de concepts cohérents
qu'il essayera tant bien que mal d'intégrer dans l'expérience. Mais la
scission logique qu'il faut effectuer entre les expériences réelles ou
seulement pensées et la mathématisation des principes est un saut dans
l'inconnu, un "jaillissement" comme l'appelle Gérard Holton[10]. Cette
prise de conscience n'est pas sans risques. Tous les fondateurs ont dû éprouver
des sentiments bien inconfortables lorsqu'ils découvrirent les paradoxes
des anciennes théories : "C'était écrit Einstein[11],
comme si le sol se dérobait sous mes pas et qu'il était impossible
d'apercevoir nulle part un fondement sur lequel on aurait pu construire".
Cette
thèse est une véritable révolution car elle met en évidence
l'influence de l'expérimentateur sur son dispositif de mesure; tant la théorie
que son outil expérimental sont l'expression d'un paradigme, d'un point
de vue local qui n'est pas objectif. Peut-on dans ces conditions soutenir
que nous observons l'univers dans sa réalité ? Peut-on imaginer avoir
recourt à une explication objective et véritable de la Nature ? Tous
les chercheurs reconnaissent que cette vérité n'est pas accessible. Le
progrès scientifique consiste à nous rapprocher de la nature véritable.
La relativité du monde en devient irrationnelle, bien que Kuhn refuse
cette étiquette. Fondamentalement
Kuhn base son interprétation de la rigueur du cadre logique dans
l'"instant" et son jugement doit être nuancé. Les
"nouvelles lunettes" que porte le jeune chercheur sont adéquates
sur le moment même pour voir les faits nouveaux, d'où le renversement de
paradigme et le changement de théorie qui en résulte. Mais celle-ci ne
sera acceptée qu'à partir du moment où l'ancienne position ne pourra
plus être défendue. Le subjectivisme dont parle Kuhn deviendra avec le
temps une conviction objective. Pour
Ilya Prigogine[12] et Isabelle Stengers cependant, cette métamorphose
n'est pas à l'image d'une révolution. L'histoire des sciences nous révèle
que cette évolution se fait de façon continue à l'image de l'évolution
continue de l'univers. Ses facteurs dominants reflèteraient la complexité
de l'univers : l'information, l'organisation et l'entropie. Mais cette
interprétation holistique à visée métaphysique et moniste n'est-elle
pas paradoxale dans la bouche de scientifiques ? Des livres tels A tord
ou à raison d'Henri Atlan ou L'heure de s'enivrer d'Hubert
Reeves ont essayé de réintégrer la dimension surnaturelle, mystique en
science. Mais ne s'agit-t-il pas plutôt de métaphore sur l'avant-scène
de l'édifice de la Science, qui depuis toujours, assimile le sacré… Sur
le fond l'intervention de Kuhn n'a que peu d'influence sur la méthodologie
scientifique, tout comme celle, rappelons-le, soutenue par Feyerabend et
nous ne devons pas les considérer comme des "révolutions" dans
ce sens. La meilleure preuve est le fait que lors d'une "révolution"
scientifique les anciennes idées, les équations ne sont pas mises de côté.
En physique par exemple, le passage de l'électromagnétisme classique de
Maxwell à l'électromagnétisme quantique n'a nullement laissé tombé le
premier de ces paradigmes. En effet, comme l'a si bien écrit le physicien
français Bernard d'Espagnat[13], "que pourrions-nous faire sans les équations
de Maxwell ? Nul physicien - même "quantique" ! - n'irait dire
qu'elles sont périmées". Finalement, la question de fond est de
savoir s'il existe une méthode pour inventer une théorie exacte qui soit
le reflet de la réalité ? A
la question d'une personne qui lui demandait qu'elle démarche il suivait
pour faire une découverte, Newton[14]
répondit : "Je tiens le sujet de ma recherche constamment devant
moi, et j'attends que les premières lueurs commencent à s'ouvrir
lentement et peu à peu, jusqu'à se changer en une clarté pleine et entière". Comme
le disait Einstein, il y a des risques à s'écarter des sentiers battus.
Le sol se dérobe mais il faut franchir le pas et aller de l'avant.
Einstein et Newton ont fondé leur liberté dans le cadre de la science
"normale", le long d'une voie contraignante. Ils s'en sont délibérément
écarté et leur victoire fut à l'image d'une voie royale. D'autres théoriciens,
enivrés par la déraison du mystère, s'écartent vers le merveilleux
mais cherchent tôt ou tard à retrouver une réalité qui leur
permettrait de relier leurs spéculations ou leurs équations à l'expérience.
Popper
tenta d'expliquer le comportement scientifique en insistant sur sa méthode,
sa structure logique. Mais il fut bloqué dans son raisonnement par la
pratique des scientifiques. Plutôt que de chercher un élément qui réfutera
leur hypothèse, les scientifiques tentent toujours de confirmer leurs idées,
quitte à user d'hypothèses auxiliaires et ils ne posent évidemment
jamais d'avis allant contre leurs opinions. Le but de tout chercheur qui
croit avoir découvert quelque chose est de confirmer l'exactitude de son
hypothèse. Popper
a également découvert que le réaliste peut concevoir des entités que
la science n'imagine pas, qui se situent en dehors de son champ
d'application. Le positiviste à l'inverse ne peut accepter cette démarche
puisque ce postulat n'a pas de sens, il est invérifiable, appartenant au
domaine de la métaphysique. Mais
tous les scientifiques utilisent cette démarche et en sont conscients.
Nous pouvons citer la cosmologie où l'on discute des entités situées
au-delà de l'horizon cosmologique, de particules hypermassives inconnues.
Idem en physique quantique où l'interprétation des résultats soulève
bien souvent plus de questions qu'elle n'en résout. En
préservant les garde-fous de la méthode scientifique (recherche de corrélations,
faillibilisme, etc) le réalisme a prouvé sa cohérence et les
scientifiques ont besoin de cette extrapolation pour défendre leurs
arguments et conforter leurs intuitions. On peut considérer cette fuite
en avant comme un retour de la métaphysique Popérienne. Popper qui
participa aux discussions du Cercle de Vienne sans en accepter la
philosophie - il n'en était pas membre - finit par ne plus discuter du
mythe, le logos de la pseudoscience. Il se rapprocha de la philosophie de
Wittgenstein et du positivisme logique, l'instrumentalisme.
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