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La première se rattache au raisonnement, à l'analyse et à
la synthèse. Elle procède par démarches successives ainsi que nous
l'avons expliqué à propos de la naissance d'une théorie. La seconde est une connaissance immédiate,
mais elle peut occasionnellement faire appel à des données sensibles et
comporter une bonne part d'interprétation, et donc de pensée discursive. Mais qu'est-ce que cette notion d'immédiat ? Psychologiquement parlant, l'instant peut être le produit d'une élaboration, c'est "le moi qui dure" de Bergson. Cette construction n'est donc pas empreinte de simplicité. L'immédiat peut aussi être donné, c'est-à-dire opposé à ce qui est élaboré ou construit. C'est cette intuition intellectuelle qui prend la forme d'invention. A consulter : CMathématique L'intuition, ce processus caché d'anticipation est souvent en mesure de nous conduire à la solution, sans même que nous ayons à y réfléchir car il agit à l'insu de la conscience. C'est un pressentiment confus de connaissance claire. Cette faculté d'anticiper est très féconde car il s'agit d'un mécanisme qui ne cherche pas, comme chacun le fait à l'état conscient, une solution parmi une multitude de choix possibles ; il ne traite pas l'ensemble des combinaisons qui demeurent en nombre infini. Au contraire, l'intuition construit des combinaisons mathématiques utiles et délaisse celles qui sont inutiles.
En fait il semble que l'invention se fonde sur des combinaisons d'entités mathématiques, négatives ou positives, qui sont inhibées au profit d'autres choix plus utiles, peut-être liés à des systèmes régulateurs ou des démarches automatiques. Poincaré poursuit : "Dans le champ de la conscience n'apparaîtront jamais que les combinaisons réellement utiles, et quelques-unes qu'il rejettera, mais qui participent un peu des caractères des combinaisons utiles. Tout se passe comme si l'inventeur était un examinateur du deuxième degré qui n'aurait plus à interroger que les candidats déclarés admissibles après une première épreuve". Mais le processus d'invention n'est pas isolé du monde et du reste du corps. Ce mécanisme doit obéir à l'expression des émotions, aux souvenirs du passé, aux alertes automatiques déclenchées par les marqueurs automatiques (qui se déclenchent par apprentissage) et probablement à d'autres stimuli et mécanismes plus discrets. L'ensemble nous aide à saisir les rapports entre les choses, nous permettant d'élaborer des solutions pour l'avenir. C'est seulement alors que nous délibérons consciemment notre décision. La
coupure de von Neumann A priori le monde est constitué d'attributs complexes et est très éloigné de l'unité d'une théorie universelle; la différence de complexité semble irréductible. Pourtant, l'un comme l'autre obéissent à des règles d'inférences. Quelques part des principes peuvent émerger, des mesures peuvent être effectuées. Mais la coupure sujet/objet "de von Neuman" reste floue car il s'agit d'une division fixée arbitrairement.
A consulter : Les modèles d'Univers On
en vient alors tout naturellement à juger le concept scientifique : la
mesure ne serait-elle pas synonyme de perception ? Peut-on différencier
le sujet du phénomène ? Et revient la question inévitable, la méthode
scientifique est-elle réellement objective ? Si on considère la possibilité de nommer les objets, de les mesurer, le monde présente alors un certain ordre que Platon avait déjà mis en avant dans Timée et la République, la séparation du monde sensible des objets. Si le scientifique est à même de "réduire le monde" à des situations physiques particulières, des événements quantifiables, sa description peut-être formulée à l'aide de symboles, le langage binaire (vrai ou faux, 0 ou 1) ou les mathématiques. Dans un premier temps, l'esprit scientifique consolide son approche à travers un système de théorèmes (axiomes démontrés), en privilégiant ce qui est mesurable, l'espace, le temps, mais aussi le nom mesurable, les valeurs. Née de l'observation du monde sensible, pour Platon les mathématiques existent indépendamment de toute chose (philosophie rationaliste) mais il ne renie pas l'expérimentation. Plus nuancé, Aristote[15] considère qu'"il est impossible d'acquérir par les sensations une connaissance scientifique". Mais il refuse malgré tout de considérer les idées comme séparées du monde sensible (conceptualisme). A
l'opposé, Newton a toujours dit qu'il ne faisait pas d'hypothèses :
"hypotheses non fingo". Les notions de force, d'inertie,
de durée ou d'espace sont issues de l'expérience immédiate. Mais il n'a
jamais réalisé qu'un nombre limité d'expériences alors que les lois
générales qu'il déduisit avaient une portée infinie. Il n'est donc pas
étonnant que dans l'introduction de ses Principia il sous-entende
qu'il s'agit d'une construction de l'esprit, triomphe de la raison sur le
mysticisme. Henri Poincaré appuya ce principe. En mathématiques, il est impossible de séparer la raison de l'expérience : "s'il n'y avait pas de corps solides dans la nature disait-il, il n'y aurait pas de Géométrie". Les mathématiques apportent un plus original à l'expérience sensible en s'élevant dans l'abstraction. Ainsi les fractions, les nombres négatifs, les nombres imaginaires sont des notions très paradoxales. Les
mathématiques ont pour principe d'ajouter la preuve des démarches
scientifiques, démontrant les propositions, quitte à user de postulats.
Ceci permet de proposer des hypothèses qui se déduiront de façon
logique sans référence à la réalité sensible ou à l'interprétation.
Ce caractère abstrait de la logique d'Aristote conduira à la scolastique[16] du Moyen-Age et au
Cercle de Vienne. Einstein lui-même témoigne du rapport qui existe entre
l'expérience et la théorie : "Newton écrit-il, croyait que les
concepts fondamentaux et les lois de son système pouvaient être
dérivés de l'expérience. [Mais] toute tentative pour réduire
logiquement les concepts et postulats fondamentaux à partir
d'expériences élémentaires est vouée à l'échec. […] La base
axiomatique de la physique théorique […] doit être librement inventée"[17].
Si
la subjectivité et les mathématiques
sont indispensables aux yeux d'Einstein, cette définition du
concept n'accepte alors que le vrai et le faux. Le résultat
est abstrait et nous savons qu'il fait appel à des principes indémontrables.
S'il est acquis pour bon nombre de scientifiques que cette axiomatique est
exempte d'ambiguïté, au point de rendre les livres de vulgarisation
"symbolistes" plutôt que "signifiants", il faut
rappeler que nos théorèmes offrent certaines limites. Les théories,
souvent constituées de symboles mathématiques exercent une fonction
symbolique par rapport au réel. Elles donnent aux chercheurs une représentation
du réel, mais sans pour autant pouvoir s'identifier à lui. C'est la
raison pour laquelle fleurissent des théories mystiques ou si peu
rationnelles que les partisans de l'orthodoxie refusent de siéger à la même
table que leurs collègues "psi". Nous en reparlerons à propos
de la relation entre Science et
religion. Si
la question du réel peut se poser dans un cadre multidisciplinaire,
rapprochant les concepts rationnels, philosophiques, religieux et psi, la
science moderne, fondamentalement mathématique à tendance à oublier son
principal échec. En s'opposant aux principes philosophiques de Whitehead
ou Russell, Kurt Gödel[18]
a prouvé qu'il était impossible de démontrer la cohérence des axiomes,
de prouver la non-contradiction des théorèmes. Cette véritable révolution
intellectuelle mérite quelques développements. Prochain chapitre
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